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Que je voudrais croire encore !

29 août 1956

J'ai un stylo et du papier devant moi, je peux écrire. Par quoi commencer ?

Tant de choses se sont accumulées et tourbillonnent en moi. Ma main arrive à peine à suivre mes pensées... Les pensées s'envolent rapidement, l'une suit l'autre. J'essaierai quand même de les fixer. Ça vaut la peine, c'est nécessaire !

Ce n'est pas la première fois que j'y pense, ni la dernière fois peut-être, mais aujourd’hui mon cœur est tellement plein de ce que je ressens, il éclaterait si je ne racontais pas tout ce qui me tourmente. Le temps de mettre mes pensées noir sur blanc est enfin arrivé.

J’ai commencé à réfléchir profondément après avoir lu la saga “Sasa” de Illés. J'ai souffert avec ce vieux qu'on a finalement exécuté. Pourquoi ? Il était un hors la loi, une sorte de Robin des Bois. J’ai pensé ensuite à Fadéev, l'auteur de "La Jeune Garde". Qui ou quoi l'a conduit à boire, puis à se suicider ? Et Majakovski ? Est-ce les gens autour d’eux ou le parti ? Il parait que Majakovski a été exclu du parti communiste peu de temps avant sa mort et j’avais entendu qu’on a obligé Fadéev à modifier son roman. Ou alors, s’est-il tué parce que sa femme venait de mourir ? Je me suis d’un coup rappelée combien ces écrivains étaient enthousiastes à vingt-six ans, en 1926!

Et nous ?

Je n'ai que 22 ans, Édith 18 et Marthe 23, mais où est passée notre croyance ? Où s’est-elle envolée ? A quoi s'agripper maintenant ?

Becher dit “ne croyez pas, sachez ” - mais savoir quoi ? Il faut quand même croire en quelque chose. Tout le monde a besoin d'un point d'appui, au moins la plupart, faibles comme nous. Nous avons cru en Staline. Nous sommes ‘la génération Staline’, il était notre citadelle. Maintenant, c'est comme si on nous avait retiré le sol sous les pieds, nous ne trouvons pas à quoi croire. On nous a dégrisés et en même temps désillusionnés. On nous fait croire aujourd’hui que ceci ou cela n'était pas vrai, n'était pas bien, alors on commence à penser : le reste, est il bon, est il vrai?
En fait, qu’est ce qui est vrai et qu'est ce qui ne l'est pas ?

Y a t il la moindre vérité dans ces journaux que nous avons complètement crus jusqu'ici ? Existe-t-il même une vérité ? Qu'est ce qui est bon et qu'est-ce qui est mauvais ?

La dictature prolétarienne est-elle bonne ? Elle détruit, entre autres, aussi les génies. Et si la dictature n'est pas bien, comment faire pour que tout le monde travaille ici et ne fasse pas seulement semblant ? Travailleraient-ils s'ils n’avaient plus peur, s'ils ne craignaient pas qu’on les jette dehors ? Comment faire alors ?

Je me suis rendu compte combien tout ce que Illes avait écrit est proche de ce qui nous arrive maintenant. Dans son avant propos, écrit pourtant il y 36 ans, il disait qu’il a toujours écrit ce dont les gens avaient vraiment besoin. Je devrais lui envoyer une lettre, ou mieux, aller le voir quand je serai à Budapest. Je réussirai à l'approcher et lui dire ce qui me pèse tant. Je sais que cette détresse ne pèse pas que sur moi, mais aussi sur des milliers et milliers de jeunes et moins jeunes qui sont désillusionnés, qui se sont dégrisés. Tous cherchent une nouvelle croyance... quelque chose sur laquelle s’appuyer.

Oh, qui va me rendre ma croyance ! c'est ainsi que je me lamentais tout à l'heure, mes yeux étaient même pleins de larmes, et puis, je me suis rappelée que c'était déjà pour moi la deuxième croyance !

Ma première croyance a été la religion, Dieu. Enfant, j'ai profondément cru en Dieu, mais devenue adolescente, il n'en restait plus de trace. Mais, si je me souviens bien, il ne m'a pas été facile de m'en débarrasser, et de décider "Dieu n'existe pas", le monde n’a pas été créé en sept jours, et de préférer croire à la géologie, à la science... C’était extrêmement difficile.

Mais ce n'est pas beaucoup plus facile maintenant. Voir Staline, que j'ai aimé, que j'aime encore, tel qu’on le décrit actuellement. Ana Pauker limogée me plaît encore. Et l'ancienne politique. Maintenant il y en a une, ‘nouvelle’. ‘Meilleure’, disent-ils. Est-ce mieux ?

Parmi les jeunes qui entre 1949 et 1953 ont milité dans la Jeunesse Communiste, qui ont cru à son Idéologie, qui l’ont clamée et diffusée, qui se sont enflammés, leur travail de militant remplissant toute leur vie, ne leur laissant plus de temps pour autre chose, combien en reste-t-il qui y croient encore ? Fort peu, je crois. C’est déchirant. Désormais, il sera très difficile de nous faire croire à quoi que ce soit, nous sommes devenus sceptiques. Pourtant il serait si bon...
Est-ce qu'après tout enthousiasme, on reçoit une douche froide ?

C'est possible. J’aurais préféré qu’elle arrive plus tard. Alors, j'aurais pu dire « la jeunesse est pleine d'enthousiasme et la vieillesse en rit. » Mais moi je suis encore jeune, je devrais pouvoir encore être plein de passion !

J'ai même essayé de parler avec deux communistes qui croient encore à tout ce à quoi je ne crois plus. Je leur ai demandé de me convaincre, de me démontrer que je n'ai pas raison. Comme j'aurais été heureuse, s’ils avaient réussi ! Ils ont essayé, mais après un quart d'heure pour l'un, une demi-heure pour l'autre, ils ont renoncé : “une autre fois” m'ont-ils dit.
J'ai aussi perdu mes illusions sur les relations entre filles et garçons (homme – femme), mais j'écrirai en détail sur ça une autre fois. Il y a beaucoup de problèmes dans la Vie difficiles à résoudre. Est-ce possible ? Quelqu’un saurait-il répondre à toutes mes questions ? Peut-être. Mais, si lui aussi essaye de me leurrer, m’induire en erreur ?

Au moins, j'ai réussi à exprimer ce qui bouillonnait en moi, ce qui me pesait. Je me suis tranquillisée. Un peu. J’éteindrai la lumière et dormirai - si je peux. Je dois, car il est déjà onze heures et demain une nouvelle journée de travail m’attend. Bonne nuit !

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Superbement écrit, très touchant, j'aime beacoup ton style d'écrire

julie70 a dit…

Merci, c'est un text auquel je tiens beaucoup, ce n'était pas facile à le traduire et il perd dans la traduction, mais j'y est mis beaucoup

V. a dit…

C'est magnifique, et tellement vrai... je réagis très longtemps après, et je n'ai jamais connu la croyance dans le communisme, mais même avec un autre sujet, je te remercie d'exprimer, si bien, ce que je ressens... Ne plus croire, continuer pour... quoi? Une forme de disparition du sens...

emma a dit…

je découvre et parcours ton blog avec beaucoup d'émotion, pour toi un passage d'un livre de Georges Hyvernaud : "la peau et les os"
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Il a quinze ans. Il a vingt ans. Il est seul. Et ce n'est pas facile à porter, la solitude. Pour les imbéciles, il y a les cafés. Il y a les églises pour les croyants. Mais des croyants on n'en trouve plus guère. Et ils ne sont pas toujours beaux à voir. Aussi vides pour la plupart que leurs églises, ces tristes églises où les prières font seulement ce murmure qui s'attarde dans les coquillages vides. Alors, pour ceux que ça ne tente pas, la belote ou la messe, il y a les partis. Un parti, c'est d'abord un peu de chaleur humaine. Le bonheur d'être des hommes assemblés. Des camarades. C'est aussi fort que l'amitié, là camaraderie. Et c'est plus viril, plus sobre. L'amitié ne va qu'à un être. La camaraderie va à une cause, à une œuvre, à une exigence passionnée. Elle nous lie à des hommes non par ce qu'ils sont, mais par ce qu'ils font. On construit ensemble une certaine chose - un pont ou une route, ou un monde. Pas question de savoir s'ils nous plaisent ou non. C'est assez de savoir qu'un certain avenir ait besoin d'eux et de moi, et que nous ayons choisi de faire passer dans le réel un même espoir, un même vouloir, eux et moi, les camarades et moi. On est là vingt types dans l'arrière-salle d'un bistrot. C'est plutôt miteux comme décor. Et ce n'est pas toujours excitant comme conversation. On parle d'affiches à coller, de tracts à distribuer.
Et quand même il se dépense là plus de ferveur vraie que dans toutes leurs églises. On s'y sent confiant, assuré. Un homme seul, cela ne pèse pas lourd malgré toute sa bonne volonté. Un homme qui dit : moi, sa voix se perd tout de suite. Mais lorsqu'il dit : le Parti, sa voix sonne dur. Moi, ce n'est rien contre l'hostilité du monde, la compacité du réel, moins que le vol d'une mouche contre la vitre. Mais le Parti, c'est quelque chose de lourd, et qui compte, et qui casse les vitres et le reste.
On choisit d'être avec cette force. Pas tellement à cause des idées qu'on a. Pour être avec cette force. On choisit d'adhérer, et les idées viennent ensuite. On ne pourrait jamais tout examiner et tout lire. Toujours il reste des objections et des réponses, et des réponses aux réponses. On n'en sortirait pas. Il faut cette démarche violente et totale. On se porte là de tout son poids parce que c'est là qu'on a sa place. Le révolté dans la révolution. Le conservateur dans la conservation. Marx ou Maurras n'y sont pas pour grand-chose. On a su de tout temps dans quel camp on se battrait. D'une connaissance aveugle, organique ; comme la plante sait le soleil."

Julie Kertesz a dit…

Emma. Interessants texte, mais je ne crois pas et je n'ai jamais cru que: "il faut cette de marche violence total. "

Jeunesse, oui. Enthusiasme d'aider oui. Violence, non.
Et le Parti s'est un mirage, trompeur. Hélas.

Julie Kertesz a dit…

Oui, V. Il y a des cause pour lesquelles on peut travailler.
Je suis en train de introduire l'importance et force de raconter des histoires personnelles au lieux, ou dans les discours public. Améliorer les discours ennuyeux qui ne reste pas. Mettre de plus en plus de 'personnel' dedans. Avec des moyens des techniques 'raconter des images'.

Aussi, donner courage en racontant: jamais trop tard.